L\’exil volontaire

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Exil et idéalisme

L’exil est un élan vers l’ailleurs porté par un idéalisme qui pousse à franchir les bornes du quotidien. C’est cet idéalisme que l’on retrouve chez tous les participants : aller au-delà des frontières et de ses limites pour atteindre plus de liberté. C’est la même soif de liberté qui poussait les écrivains de la « Lost génération » à partir en Europe.

Cet idéalisme est bâti sur une certaine déception, celle du pays d’origine qui ne répond pas à la recherche subjective de l’expatrié, d’où le saut dans l’inconnu qui est parfois une épreuve. Car il s’agit d’un saut dans l’inconnu et d’une séparation avec le familier ou le connu pour s’exiler. Exil et existence ont la même racine : « être hors de », se séparer, séparation qui renvoie chacun à son destin ou à l’inconnu de son origine. En effet, l’étranger n’est-il pas au cœur de nous-même et au travers de l’exil, n’est-ce pas nous-même que nous recherchons ? Il existe dans cette quête un absolutisme qui peut conduire au nihilisme si la personne n’est pas structurée. Car la liberté peut-elle être atteinte et sa recherche ne conduit-elle pas à l’isolement ?

Il semble qu’il y at une souffrance ou tout au moins un mal être derrière la décision d’émigrer et celle-ci lui fait affronter des épreuves telles que la langue. Ce mal-être est celui d’un individu mais aussi d’une civilisation compte tenu du nombre croissant de retraités qui quittent leur pays d’origine. Il concerne aussi bien le sujet émigrant que celui qui reçoit l’étranger localement, lui demandant de se positionner sur le principe d’altérité. Au travers des différences linguistiques, ce sont des univers symboliques qui se rencontrent, faits de mythes et de croyances.  La découverte anthropologique et ethnique est l’une des raisons qui expliquent la décision de vivre dans un pays étranger. Il adopte alors une posture d’observateur ou de chercheur, le distanciant de la population locale et lui permettant de rester dans son isolement, garant d’une liberté symbolique et subjective. Cette distanciation est marquée par le fait de conserver son accent comme rappel que la qualité d’étranger n’est pas négociable car faisant partie de l’identité de l’émigrant.

Le retraité émigré est-il un ‘loup solitaire’ refusant ou craignant un engagement affectif ? l’exil et l’épreuve de l’inconnu renvoie irrémédiablement à la question du « qui suis-je » ? Comment s’intégrer en gardant sa différence ?

Quitter son pays n’est pas anodin. Cela ne renvoie pas seulement à la géographie d’un lieu, mais aussi à une mémoire, une histoire collective qui selon le vécu subjectif de chacun peut générer une fuite, de l’angoisse, de la haine ou ouvrit à la créativité en cas de sublimation. Cela peut être une façon de réparer une histoire ou une faille subjective. Masi comme le montre la littérature, cela n’est pas sans risque.

Un changement d’identité

Plusieurs éléments entrent dans la construction identitaire d’un individu : son aspect physique, sa filiation au travers du nom donné mais aussi de la transmission des valeurs symboliques, son statut au sein de l’espace public mais aussi l’acceptation de l’altérité. Car une identité singulière et subjective ne se constitue que parce que l’autre la reconnait.

Partir pousse à rechercher dans l’ailleurs une source de complétude. C’est une décision qui remet en question la routine identitaire sociale. L’individu se détourne de cette identité sociale, culturelle ou politique qui a participé à sa construction identitaire subjective. Cette étape se fait toujours dans la solitude. La mise à distance se fait par la distance mais aussi par le temps ou la langue.

Les expatriés créent un pont vers plus de compréhension des réalités qui jusqu’à récemment restaient lointaines. Ils ouvrent la voie vers une compréhension nouvelle.

Le moteur du départ reste l’imaginaire, celui du départ, de l’expérience à vivre. Cet imaginaire est nourri d’histoires familiales mais aussi de culturelles ou de mythes communs à une communauté. Puiser dans le mythe est une façon pour l’Homme de donner du sens à sa vie en construisant l’imaginaire de son expérience en lien avec ces histoires sacrée, ces modèles de conduite de vie. Si la décision de partir s’appuie sur le mythe familial, le choix du pays d’accueil se nourri d’imaginaire médiatique.

Le départ permet à l’individu de se positionner du point de vue identitaire, en se posant la question du qui suis-je ? Quelles sont mes valeurs ? ma vision du monde ?

Le voyage, une errance solitaire

Voyager veut dire imaginer, anticiper, donner consistance à un désir. La réalité peur parfois être différente. Il y a toujours une distance entre l’individu, son imagination et l’objet de son expérience.

Selon Baudelaire, ce n’est pas tant la destination que le désir de partir qui est en cause dans le voyage. Des rites de passage sont à respecter : frontières, papiers, visa…maquent les paliers d’une métamorphose de soi, à l’intérieur d’une expérience qui comporte elle-même une dimension liée à l’initiation dans une forme de quête. Cette quête peut prendre différentes formes selon le sens donnée par l’individu : quête de sagesse ou d’aventure, il s’agit toujours de rechercher et tenter de trouver des réponses ou des alternatives

« Le voyage devient le symbole d’une expérience, conférant à l’action humaine une transcendance reliant l’homme à l’inconnu : la quête. […] Détour par l’inconnu, c’est le signe d’un voyage intérieur avec l’inexorable tentative de saisir le sens de la vie et de la mort ». (Fernandez Bernard, identité nomade, p.29)

Le mythe du voyage cultive l’aventure mais aussi la fuite. Le retraité qui décide de s’exiler est libre de ses mouvements. Rien ne l’oblige à s’intégrer. Même s’il veut s’en éloigner, son identité culturelle et politique d’origine reste.

Socialisation

Une socialisation réussie passe par l’acceptation du genre humain dans sa diversité. Cela se jour à deux niveaux ; d’une part au travers de l’acception de l’identité singulière et sociale de l’autre et au niveau collectif, et l’acceptation de traits identitaires communs à tous les hommes. En d’autres termes, cela signifie accepter la différence individuelle et la ressemblance collective. Selon Lévi-Strauss, « l’altérité introduit une double relativité : l’unité du genre humain, et la pluralité culturelle ».

Pour s’intégrer, il faut d’abord comprendre les codes culturels locaux et cela demande un effort. Puis il s’agit de trouver sa place. Cela passe par différentes étapes : d’abord, se débarrasser des préjugés et autres stéréotypes, ensuite s’immerger dans la culture afin d’atteindre si possible une connaissance objective du quotidien. Mais trois obstacles peuvent ralentir ou faire échouer l’intégration : la langue, la culture et les normes sociales, les relations humaines entre l’émigré et la population locale.

L’échange avec les participants a permis l’ouverture d’un espace – temps symbolique pendant lequel nous sommes revenus sur nos expériences afin de mieux les comprendre.

Mythe du retour

Ces expatriés sont des passeurs d’une expérience de l’Ailleurs et de l’altérite. Ils sont solitaires. Être passeur implique une action volontaire de la part du sujet mais aussi de ceux à qui le message est destiné. Si le récepteur manque d’ouverture ou de curiosité, le partage de l’expérience est alors impossible. Or les sédentaires se méfient des voyageurs en raison des peurs archaïques liés à l’inconnu. L’identité sociale et politique ne peut pas être re-constituée, contrairement à l’identité singulière.

Lorsqu’il s’expatrie, l’individu opère un mouvement dans l’espace, dans le temps et en lui-même. En émigrant, le retraité part à la découverte de l’altérité. Il est confronté à des situations qui le conduisent à repenser son identité, mais aussi celle des autres et des espace sociaux dans lesquels il évolue. En s’extrayant à son espace social, sa culture, sa communauté, il est amené à revoir ses schémas de pensée. Ce vécu le pousse à ouvrir son esprit à d’autres possibles et passer de l’imaginaire à la confrontation au réel. L’individu a une expérience unique de comprendre les ressorts dynamiques de sa construction identitaire et de les remettre en cause si nécessaire-

Bibliographie

Clodd, S. (2020). Facing the future: Exploring the transpersonal in contemplating retirement. A heuristic study. Consciousness, Spirituality & Transpersonal Psychology, 1, 94-107.

Fernandez,B.(2002), Identité nomande, Ed. Economica, 2717845127.

Tourn. L. ( 1997 ). Travail de l’exil, deuil, déracinement, identité expatriée. PUF, Septentrion, Paris


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