Hier, j’ai assisté à une conférence sur l’autisme. Le conférencier, diagnostiqué autiste Asperger, avait, au fil des années, totalement adhéré au rôle que la société lui avait assigné. Chaque difficulté rencontrée dans sa vie était pour lui attribuable à sa condition. Ce discours m’a interpellée, non seulement par son contenu, mais aussi par ce qu’il révélait en creux : l’immense pouvoir de la catégorisation, et le risque de s’y enfermer. Car à force d’expliquer nos vies par une étiquette, on finit parfois par perdre de vue notre propre complexité.
L’ autisme comme prétexte pour exclure
J’ai ressenti un certain malaise face à l’absence de définition claire de ce qu’est réellement l’autisme, et plus spécifiquement du syndrome d’Asperger. Il est probable que d’autres partagent ce sentiment de flou, alors permettez-moi de proposer cette définition.
D’après Jean-Marie Vidal, dans un article publié sur Le Carnet Psy[1], l’autisme peut être compris comme un trouble envahissant de la symbolisation. Ce trouble affecte les interactions humaines, la communication (verbale et gestuelle), ainsi que la relation aux objets — autrement dit, les trois formes principales de symbolisation : le Signe, la Personne et l’Objet. Il précise toutefois que les personnes autistes ne sont pas inaptes intellectuellement ni incapables d’expressions symboliques.
Cette définition s’applique parfaitement au cas du conférencier, pianiste et écrivain publié. Ce dernier illustre bien le paradoxe de l’autisme : capable de brillantes performances symboliques au travers de la musique et de l’écriture, tout en se sentant profondément exclu.
Quant au syndrome d’Asperger, il n’est désormais plus reconnu dans le DSM-5, la « bible » des psychiatres. Ce syndrome n’aura officiellement existé que de 1992 à 2013, et sa disparition du manuel nous rappelle combien les catégories psychiatriques sont aussi le reflet des croyances et des modes de pensée dominants dans une société.
Mais ce qui m’a le plus émue dans son discours n’était pas tant le contenu clinique ou la question du diagnostic, mais bien le récit de son vécu. Il parlait avec émotion de son sentiment d’exclusion, d’humiliation. Peu importe que ces expériences aient été objectivement réelles ou non : l’essentiel est qu’il les vivait comme telles. Pour lui, la société n’était ni inclusive, ni bienveillante.
Mais au fond, qui n’a pas fait cette expérience de l’exclusion ou de l’humiliation ?
Une expérience universelle
L’exclusion et l’humiliation ne se limitent pas à une condition pathologique. Elles traversent nos existences, nos identités, nos rôles sociaux. Elles peuvent prendre une infinité de formes.
Sur le plan politique, des individus sont rejetés en raison de leur genre, de la couleur de leur peau ou de leur origine, dans des sociétés encore largement dominées par une masculinité blanche toxique, parfois brutale, fondée sur la défense du territoire et le pouvoir du plus fort. Pensons à certaines dérives politiques aux États-Unis ou au Brésil, où l’exclusion devient un projet assumé.
Sur le plan individuel, l’humiliation peut prendre racine dès l’enfance. L’enfant qui ne correspond pas aux attentes de ses parents ou de ses éducateurs est souvent marginalisé. Plus tard, ce seront les femmes battues ou trompées, les personnes exploitées pour leurs talents mais jamais reconnues, celles dont les qualités sont instrumentalisées sans gratitude, face à des egos démesurés.
Dans le monde du travail, l’humiliation est souvent infligée par des « petits chefs », ces individus médiocres dans la vie courante, mais transformés en tortionnaires dès que les circonstances leur accordent un pouvoir quelconque. Ce phénomène n’épargne aucun domaine : les images effrayantes de soldats américains humiliant des prisonniers irakiens, ou les abus commis par certains prêtres sur des enfants, couverts par leur hiérarchie, en sont des exemples extrêmes mais tristement réels.
Le handicap, dans ce contexte, n’est qu’une excuse parmi d’autres pour justifier l’exclusion et l’humiliation. Toute différence devient suspecte dans un monde où la normalisation est imposée par ceux qui se croient supérieurs ; tout écart devient une faute.
Résister sans se détruire
Face à cette violence sociale, comment résister sans sombrer ? Comment rester debout, assumer sa singularité et préserver son intégrité intérieure ? Voici quelques pistes pour avancer.
Se construire intérieurement
La meilleure défense reste soi-même. Il s’agit de revenir à ce principe fondamental : apprendre à se connaître. Cela passe par le développement de sa conscience de soi, la clarification de ses valeurs, l’écoute de ses émotions, la réappropriation de son histoire.
Prendre de la distance
La méditation, la pratique artistique ou sportive, l’engagement dans une passion sont autant de moyens de se relier à soi et de se protéger du vacarme extérieur.
Assumer son indépendance
Il est frappant de constater que les personnes qui humilient ou excluent agissent rarement seules : elles se cachent derrière une institution, s’abritent derrière une norme, agissent en meute. Or, la société évolue — même si cela reste fragile — et le courage d’être différent est désormais une force.
Accepter la solitude
Contrairement à ce que l’on nous répète, nous n’avons pas nécessairement besoin d’être entourés pour exister. Savoir se couper du monde, ne plus écouter les injonctions sociales, devient un acte de liberté.
Arrêter d’écouter les médias, de consulter les réseaux sociaux ou son téléphone compulsivement pour cultiver son monde intérieur et sa spécificité devient un acte révolutionnaire.
Parler
Participer à des groupes de parole, exprimer sa souffrance et sa colère, écrire… tout cela permet de transformer la douleur en parole, en création, en lien. La parole est thérapeutique, libératrice.
Poser un acte symbolique
Écrire une lettre à celui ou celle qui nous a blessé, même sans l’envoyer, permet par exemple de refermer une blessure en retrouvant sa dignité.
Conclusion
L’exclusion et l’humiliation sont des expériences profondément humaines, mais elles ne doivent jamais devenir des identités. S’en libérer passe par un travail de conscience, de distance, de parole et de symbolisation. Car, au fond, c’est dans notre capacité à transformer la souffrance en force intérieure que réside l’échec du dominateur – et notre plus grande victoire.
Si vous avez traversé de telles épreuves et ressentez le besoin d’en parler, je vous invite à me contacter. L’échange peut être un premier pas vers la guérison.
[1] https://carnetpsy.fr/la-specificite-symbolique-du-psychisme-humain-et-la-desymbolisation-autistique/